Ceci est un appel solennel. Il concerne la chapelle templière Sainte-Madeleine de Resson, à la Saulsotte dans l’Aube, à proximité de Provins. Elle menace ruine. Il y a urgence. Elle est inscrite depuis 1930 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques pour le chœur, le clocher et le portail romans. Témoigne de son origine templière, bien plus que la tradition, une architecture caractéristique : un transept court, des épaulements renforcés, et aussi le duo qu’elle forme, au sein d'une petite commanderie, avec un logis aujourd’hui restauré. Les experts ont confirmé l’appartenance.
Dans un site singulier, Sainte-Madeleine, telle un navire de pierre, la proue tournée vers la Jérusalem céleste, se dresse sur un tertre fait de main d’homme. Elle domine un vallon sauvage, jalonné de massifs de buis et sillonné par un ruisseau aux eaux vives. Noyers, charmes et thuyas forment la toile de fond. Sur le monument même, quelques détails marquent la permanence rurale du lieu. Au midi, le long de la nef, une vigne s’accroche et un figuier se déploie. Sur les murs puissants, le grès bleu de la Brie alterne avec l’opalescence calcaire de la Champagne. Le secteur est frontalier. À l’est, le plateau s’effondre net, tandis qu’à l’ouest, le versant s’élève par étages, jusqu’à une ligne de crête ondulée, très contrastée au lever du soleil. Nous sommes à la limite de l’Île-de-France et de la Champagne, et tout est sorti de ce sol. Le tuffeau à petits grains habite les sculptures de la chapelle, celles du clocher, du porche, du bénitier. Il est né du ruisseau.
Mais si, sur trois côtés, la chapelle paraît intacte, une cure, bâtie pour loger un prêtre au XVIIe siècle, est à terre aujourd’hui. Sainte-Madeleine, à l’époque, avait été érigée pour un temps en paroisse. Ce qui reste de la cure est d’un beau style. Cette annexe pourrait, reconstruite, abriter six personnes. Mais le désastre est à l’intérieur, pluriel, varié et très préoccupant. Des poutres maîtresses sont couvertes de moisissures et certaines même entamées par une pourriture. Le toit qui paraissait indemne n’est pas étanche. Il y a trois ans, le plafond du chœur s’est lézardé, puis effondré d’un coup. Les débris s’en sont accumulés, faisant disparaître l’emplacement de la crypte et masquant les fresques romanes récemment identifiées. Les différents éléments épars peuvent être distingués et l’ensemble recomposé. C’est affaire de spécialistes. La charpente qui dominait la voûte, récemment refaite, paraît intacte. Mais si ses différentes composantes semblent saines, leur équilibre est instable. L’entrait, aux deux extrémités, s’appuie sur des rebords étroits. Au centre, ce qui doit être le poinçon n’est pas vertical. Le tout, pour qui n’est pas un professionnel, est d’une précarité extrême. C’est évident.
Depuis des siècles, la chapelle subit des pressions et des étirements. Quel rôle peut jouer le vice structurel qui l’affecte ? C’est qu’elle repose sur une motte artificielle, faite de sables calcaires rapportés. Précédemment à elle, sans doute avait-on mis en cette place un château-fort en bois, infiniment plus léger et n’ayant pas besoin d’autant d’assises. Même si les nouvelles fondations ont été plus profondément enracinées, elles se sont enfoncées inégalement. Au sud notamment, les contreforts s’élèvent obliquement, les murs s’écartent en haut et les cintres ou les arceaux sont distendus. Tant que le problème de la fixation du bâtiment ne sera pas réglé, tous les travaux entrepris seront vains. On fera du rapiéçage, du rafistolage, du momentané. Il faut bien évidemment entretenir l’espoir d’une reconstitution intégrale du bâtiment : le prix connu en est élevé.
Pour l’instant, il y a des urgences :
Consolider les soubassements par un cerclage profond, bétonné et armant des repoussoirs.
Remettre en état, renforcer et stabiliser la charpente.
Refaire la toiture.
Dégager le chœur et réinstaller la voûte.
Et pour chacune de ces opérations, les devis ont été préparés.
Mais comment a-t-on pu en arriver là ? Qu’un tel lieu de mémoire, même modeste et cependant mythique, chargé de tant de symboles, soit aujourd’hui abandonné, réduit à une épave, est-ce possible ? Est-ce tolérable ? Ici, un peuple réduit, asservi, venait par la prière chercher consolation et espoir. Ici, selon la légende, Thibaud IV de Champagne, le comte poète, venait apporter son soutien à Blanche de Castille. C’est entre autres ici que les chevaliers du Temple s’armaient pour rejoindre la Palestine. Et le témoin historique de ces temps lointains devrait disparaître ?
Les habitants, les visiteurs manifestent leur émotion. Que la chapelle soit devenue un emblème majeur pour le hameau et le village, un signe de reconnaissance pour des générations de familles, un bien quelque part propre à chacun, quoi de plus naturel ! Quels sont les responsables ? Les propriétaires négligents, indifférents bien sûr, et surtout parmi eux l’actuel ! Ils sont la cible idéale.
Porter une telle accusation, c’est méconnaître la situation de la plupart des propriétaires de monuments historiques, à commencer par l’État aujourd’hui. Certes, il y a des exceptions, certains grands châteaux font la preuve d’une renaissance accomplie. Le mérite en revient à des familles qui se sont obstinées et ont beaucoup sacrifié. Leur propriété contenant des édifices classés dans les monuments historiques (et pas seulement inscrits sur l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, comme certains éléments de la chapelle Sainte-Madeleine), ils ont obtenu des aides majeures. Les visites leur assurent une rémunération.
Mais quand on s’engage dans une tâche longue, encombrée de beaucoup d’aléas, souvent l’épuisement matériel et moral est au bout. Et c’est d’abord le report des décisions, puis le renoncement et l’échec. C’est hélas le parcours suivi par beaucoup de petits propriétaires, isolés et abandonnés, car les temps sont durs. Ceux qui sont relativement ou prétendument privilégiés ont des pensions qui même en valeur nominale s’effritent. D’autres ont par ailleurs des enfants qu’il faut conforter, des petits-enfants qu’il faut assister, et tous des charges tout simplement pour vivre ! Ils peuvent un temps préserver le bien : on les jalouse. Ils en sont bientôt incapables : on les moque. « Les Français naviguent entre l’envie et le mépris et inversement », disait Diderot. Le vieux tempérament gaulois !
Oui, la crise des monuments historiques est grave, et d’autant plus qu’elle est occultée, étouffée. Il est rare qu’elle ait l’honneur de la littérature et de la presse, si ce n’est sous forme d’anecdotes et piques lancées pour faire rire ! Toutefois, une information importante a filtré : un monument historique sur cinq est en péril (2 800 sur 15 000 environ). Quelle proportion pour les inscrits ? Les listes de monuments en danger ne sont pas accessibles. La transparence est nulle. C’est habituel. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de petits propriétaires ne peuvent plus faire face. Sont-ils fautifs ? Et les gros aussi se défont de leurs joyaux sur des KGBistes reconvertis, et l’État, lui, se décharge sur les régions, lesquelles refilent le cadeau aux petites communes.
Les crédits de paiement sont en baisse et les autorisations de travaux sont retardées ou annulées. Un grand groupe du bâtiment ferme son département MH. Le nombre des apprentis a baissé de 55%. En 2006, 700 emplois très pointus ont été perdus. Selon les cahiers de « La Demeure historique », la conservation, la gestion et l’exploitation du patrimoine monumental représentent 175 000 emplois directs ou indirects, non délocalisables, qualifiés et en principe stables. Cela faisait trente ans que le krach de la vieille pierre s’annonçait ; le marasme économique et social l’a précipité.
En 1988, celui qui venait d’hériter de la chapelle Sainte-Madeleine fit un geste en direction de l’Association de tourisme nogentais pour obtenir son appui. Cet appui fut accordé et, à la suite d’une réunion à la sous-préfecture et d’autres rencontres, à Resson ou à l’Agora de Nogent-sur-Seine, on évolua vers un comité de soutien, puis vers une association loi 1901. Puis tout s’arrêta. Pour éviter on ne sait quelle obligation fiscale, il fut indiqué qu’il fallait passer par une vente à la commune de la Saulsotte pour un franc symbolique, ce qui excluait le propriétaire de tout droit de regard sur le devenir du bâtiment. Et tout ceci dans l’oralité la plus parfaite, sans le moindre écrit, avec une simple annonce en assemblée …
L’expérience avec le tourisme nogentais ayant fait long feu, il fallut bien se reporter à une recherche personnelle de résultat. On fit – les services des Bâtiments de France pourraient en témoigner – des tentatives nombreuses (à la suite de visites d’architectes) : dossiers produits avec description de travaux, devis et montages financiers. La part du possédant ne fut jamais inférieure à 75% et c’était réitératif ! Ce n’est pas rien d’être en devoir de fournir 60 000 euros, puis 50 000 euros, puis 70 000 euros… pour des replâtrages au coup par coup. C’est désolant, déprimant et coûteux ! Une famille, parce qu’harcelée, peut s’enfoncer dans un conservationnisme à tout prix, filer à la ruine et y entraîner les siens. Être relativement privilégié ne signifie pas qu’on « s’addictive à la pierre ».
Alors, quel salut ? De plus, un doute surgit. C’est entendu, la France ne décline pas. Mais cependant, il y a quatre millions et demi de chômeurs, sept ou huit millions de précaires et un million d’enfants qui ont faim. Est-il ou non choquant d’essayer de sauver de belles et antiques pierres avec des moyens financiers importants, alors que la misère humaine s’étend dans une France qui ne peut plus se gouverner sans se remettre profondément en question ? Le désordre mondial règne, notre ordre à nous n’est pas juste non plus. Ce n’est bon ni pour nos hommes, ni pour nos pierres.
Toujours est-il qu’un appel est ici fait à tous ceux que la question de la sauvegarde du patrimoine architectural en péril préoccupe ou intéresse : vos connaissances en la matière, vos témoignages d’expériences et idées diverses seront les bienvenus pour aider, dans un premier temps, à éviter l'effondrement total imminent de la chapelle.
Il s’agit aussi, pour le moment, d’un appel à renforcer l'actuel comité de soutien : Les amis de la chapelle de Resson (sans lesquels ce blog n'aurait pu voir le jour, étant donné mon grand âge et ma méconnaissance des nouvelles technologies).
Si nous ne faisons rien, la chapelle templière Sainte-Madeleine de Resson disparaîtra et, avec elle, un patrimoine qui témoigne de presque mille ans de notre histoire.
Jean BIDEGARAY (médecin généraliste retraité)
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